« 18 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 36-37], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6512, page consultée le 26 janvier 2026.
Jersey, 18 janvier 1855, jeudi après-midi, 2 h.
Tu ne saurais croire, mon cher adoré, combien l’habitude de vivre avec
tes sublimes pensées m’enlève toute faculté de penser par moi-même.
Aussi quand je suis forcée d’exprimer quoi que ce soit pour mon propre
compte, je ne sais plus où j’en suis et par où commencer. Exemple : je
t’aime depuis les pieds jusqu’à la tête, et je ne trouve pas un traître
mot pour te le dire d’une seule pièce, entièrement et complètement,
comme je l’ai dans le cœur. Cette impuissance de l’esprit est une chose
bien agaçante pour l’âme qui attend avec impatience chaque syllabe
perforantea
pour jaillir en rayons d’amour sur ta personne adorée. C’est une
continuelle lutte entre la trop grande activité de mon cœur et
l’incommensurable paresse de mon intelligence, très fatiganteb et très
douloureuse, surtout quand je veux essayer de donner une forme visible
aux tendresses, aux baisers qui débordent de tout mon être. Aussi, de
guerre lasse, je me résigne à t’aimer tout bêtement et à quatre pattes
comme un chien. Cela me permet d’ailleurs de me coucher à tes pieds au
lieu de m’éloigner de toi à tire-d’aile de style comme font tous les
beaux oiseaux de l’esprit.
Cher adoré, tu as bien fait de ne pas
revenir hier au soir, quand même tu l’aurais pu, par cet affreux temps
de neige et de glace, car avant le bonheur de te voir, il y a pour moi
le besoin indispensable de te savoir bien portant et à l’abri de tout
danger pour ta santé et pour ta vie. Quant aux petitsPréveraud je n’ai pas pour eux
la même sollicitude ardente et inquiète, aussi je les ai vus le soir
sans trop m’effrayer de leur départ au milieu de la tempête.
J’espère qu’ils seront arrivés chez eux sans encombre. Malheureusement,
il paraît que la pauvre petite quatre A1 est bien malade à ce que son père
Philippe Asplet a dit à
Suzanne. Je compte envoyer tantôt Suzanne en savoir des nouvelles ainsi que de celles de
Mme Ginestet2. En attendant, mon doux adoré, je te recommande
d’avoir soin de toi et de ne pas faire d’imprudence.
Juliette
1 Juliette appelle ainsi Alice-Anna-Adèle Asplet, née en 1853, fille de Philippe Asplet et filleule de Victor Hugo.
2 Mme Ginestet mourra en couches.
a « perforantes ».
b « fatiguante ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
